3 octobre 2019

Métro Laumière

Entre 2009 et 2011, j’ai apprivoisé mon appareil photo, je regardais le résultat sur l’écran de mon jouet après chaque déclenchement, il y a dans cette période des images que j’aime beaucoup, mais elles ne me racontent pas tout à fait la même histoire que tout ce qui a suivi depuis, je reviendrai sur certaines images de cette période. Ici je vais plutôt parler d’une photographie, pas forcément la plus belle ou la plus réussie, de toute façon je ne sais pas ce que c’est une belle photo ou une photo réussie.

En juin 2011, je fonds en larmes dans le cabinet de mon médecin généraliste. Ça l’énerve et je le sens bien mais c’est plus fort que moi. A l’époque je commençais à m’inquiéter sérieusement, le thermomètre s’était invité dans notre intimité depuis déjà de longs mois, et rien ne venait, tous les mois j’entendais le soupir déçu qui s’échappait de la salle de bain, et je me levais aussi guilleret que possible, comme pour faire oublier l’inquiétude, sans réussir à la gommer. Alors début juin dans le cabinet du médecin, je fonds en larmes. Et ça l’énerve un peu, suffisamment pour qu’il s’intéresse aux vacances prévues cet été là plus qu’à mes inquiétudes. 

Les vacances s’annonçaient parfaites, 15 jours en Tanzanie en août, une dizaine de jours au bord de la piscine en juillet, tout le repos nécessaire après 2 années un peu dures au travail. Avec le sourire de celui qui ne doute pas de son conseil, le médecin m’a ordonné le repos et l’amour qui va avec, sans limite, sans thermomètre, « vous êtes jeunes et on est en 2011, évidemment que vous aurez un enfant ».

Métro Laumière – 15 septembre 2012

Et puis, en septembre, les mêmes larmes ne semblaient plus énerver le médecin qui consentait cette fois-ci à noircir une ordonnance pour que je fasse des analyses. Sa confiance restait entière, la mienne s’était perdue depuis déjà quelques mois. Je passe les détails glauques de ce prélèvement pas comme les autres. Très glauque. Les résultats n’étaient pas bons mais aucun médecin ne se risque à tirer de conclusions sur un premier spermogramme, la joie de repasser par la case glauque… mais pas tout de suite.

Pendant quelques mois je me dis qu’il faut réduire la clope, l’alcool, qu’il faut maigrir, que tout s’arrangera après. Je bluffe tout le monde en perdant près de 20 kilos en quelques semaines, en les tenant, pour la clope je repasserai 3 ans plus tard mais c’est une autre histoire, d’autres photos, et de belles émotions.  Le temps passe et rien ne change, l’ordonnance pour ma nouvelle dose de glauque est toujours dans mon sac, je ne pleure plus dans le cabinet du médecin, je me sens désabusé, dépouillé de moi-même, mon appareil photo ne me quitte plus, je l’ai sur moi en permanence, à chaque fois que j’ai envie de pleurer, je déclenche, et ça soulage quand même un peu. 

Quand arrive le 15 septembre 2012, quand je vais au rendez-vous ultime, avec un médecin que je n’ai jamais vu, que je ne reverrai jamais, je sais avant d’y aller ce qu’on va me dire, je ne suis pas complètement débile, alors je prends mon appareil en me disant que ce matin-là il ne faudra faire qu’une seule photo, qu’elle devra me rappeler cette journée autrement que par les mots qui ne manqueront pas d’être prononcés. 

C’était le 15 septembre 2012, métro Laumière, et cette photo aura achevé de changer ma manière d’envisager mes photographies. Avec cette image elles deviendront le réceptacle de me emotions de l’instant, elles seront « l’autre souvenir » que je me fabriquerai pour rendre supportable telle ou telle difficulté, pour sublimer telle ou telle joie. Ce jour-là je n’ai pris qu’une seule photo et elle est très importante pour moi, parce qu’elle me rend supportable le petit bout d’histoire que j’y ai planqué toutes ces années.