5 octobre 2019

rue Saint-Martin

Été 2014, déjà plus d’un an depuis la séparation, c’est à ce moment-là qu’on comprend que divorcer coûte de l’argent, même quand ça se passe bien. L’insolente impatience de mes nouveaux amis du fisc me conduit à revendre tout mon matériel, sauf l’objectif Nikon 28mm d’un autre âge que j’aime beaucoup et dont je me dis alors qu’il sera bien utile un jour.

L’été touchait à sa fin quand je commençais à traîner sur eBay. Sur quoi je pourrais bien monter mon 28mm sans me ruiner ? Il faut se poser la question pour finalement trouver la réponse. Il faut avoir un peu de chance pour trouver un FM2 dont l’annonce ne laisse en rien espérer qu’il fonctionne malgré les 80€ qui sont demandés en contrepartie. L’appareil fonctionne encore aujourd’hui, certes le compte-vues est bloqué sur 36 si bien qu’on ne sait jamais où on en est, certes le viseur est poussiéreux et le prisme un peu cabossé. Mais il en va ainsi de certains objets qui se trouvent revêtir une importance toute particulière à nos yeux, de l’irrationnel en barre, comme un pied de nez aux agents de l’administration fiscale dont je m’amusais à corriger les fautes d’orthographe en rouge dans une correspondance qui n’a sûrement pas joué en ma faveur.

05 octobre 2014 – la Nuit Blanche

C’était 6 mois jour pour jour après l’élection d’Anne Hidalgo, a une époque où depuis l’hôtel de ville, pour sa première nuit blanche en tant que maire de Paris, elle devait encore dire à ses conseillers « jusqu’ici tout va bien ».
C’était le 5 octobre 2014, et on ne s’en souvient pas mais déjà Hong Kong voyait la révolte l’animer, il y avait les parapluies et le vocabulaire de la révolte était différent, on disait « occupy », on mettait « pro » devant démocratie. C’était le 5 octobre 2014 et Marine Le Pen prônait une sortie des accords constituants la cour européenne des droits de l’homme parce que sinon on allait se faire enquiller la GPA, tout en surfant sur les supposés 500000 manifestants réac de la manif pour tous qui s’étaient réunis le même jour dans les rues de Paris.

Jusqu’ici, tout va bien

Alors forcément quand je sors me promener pour la Nuit Blanche alors qu’on était encore le 4 octobre, quand on passe une heure à traîner dans Beaubourg mais qu’on garde en tête toutes les bonnes nouvelles que le monde distribue à l’envie, on finit par reprendre la rue Saint Martin pour rejoindre ses pénates, il est à peine une heure du matin, et il y a ce café, son « service continu 7j/7 », il y a ces gens attablés dans ce brouhaha, il y a ce couple dont le silence résonne comme une histoire inquiétante, comme un instant rassurant, loin de son époque, des parapluies, de la Syrie, de Beaubourg bondé, de l’hôtel de ville, il y a ce couple qui attend en silence quand je me retourne pour chercher des yeux Valerie qui s’est arrêtée un peu plus loin en arrière, je les trouve beaux, et puis ce sera l’occasion de voir ce que le FM2 arrive à faire quand il fait sombre.