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Le conservatoire des textes oubliés est une invention d'un roman en cours d'écriture inspiré du podcast dont la genèse s'explique vaguement ici, sur la page du projet de zine littéraire.
Il est possible que ces textes ne soient jamais publiés.
Alors voici de courts extraits. Pour le seul plaisir des mots.
On ne m'empêchera pas de voler
Propos liminaire
Je pissais sur neuf boules de naphtaline avec dans la tête une suite d’accords mineurs. Une danse hongroise. La quatrième. C’est toujours comme ça dans les toilettes publiques. J’entends Brahms. Il m’arrive même de m’y rendre au milieu d’une soirée, non pour y chercher une aisance qui me fait de toute façon défaut, mais simplement pour écouter Brahms puisque je suis sûr de l’y entendre. Je n’ai aucune oreille musicale, je ne comprends rien à la musique classique, à part que les jaquettes des disques ne font pas honneur à cet art. Un peu comme si la créativité des musiciens devait s’effacer devant le génie des compositeurs. C’est Brahms dans les toilettes publiques et plein d’autres choses ailleurs. Une représentation du lieu ou de l’aisance que l’on n’y trouvera pas, un son ou une image associée automatiquement, comme le plus régulier des algorithmes.
On ne peut pas revenir des toilettes d’un bar, s’asseoir, plonger ses lèvres dans la mousse d’une mauvaise bière et dire : super interprétation de la n°4 par Julius Katchen à l’urinoir numéro 2. Les gens penseraient que je fais une blague qu’ils ne comprendraient pas, ils se diraient qu’il y a dans une pareille intervention toute l’arrogance dont, selon certains, je sais parfois faire montre. Non. On ne peut pas dire ça. Pas plus qu’il serait admis de s’asseoir, et de dire avant de plonger ses lèvres dans la mousse d’une mauvaise bière : et vous, vous écoutez quoi comme musique dans vos têtes quand vous entrez dans des toilettes publiques ? Pas plus qu’on explique que l’on associe mentalement les réunions de la journée professionnelle à des fromages en fonction de leur horaire, ou les gens à des mots-clés selon l’emballement émotionnel qu’ils provoquent. On ne dit rien de tout ça. A la place, on dira, amusé, à ses amis que l’on a trouvé l’incipit de son roman. Personne ne saura avant de lire la première page que c’est surtout grâce à Brahms, et du point de vue de l’acceptation sociale, c’est assurément préférable.
Il faudra d’abord expliquer à au moins une personne ce qu’est la naphtaline. Cette personne finira par dire : ah, oui, ok, je vois... comme sur les pots de confiture de ma grand-mère, et on ne relèvera pas car il est plus drôle d’imaginer le prochain repas dominical d’une famille qu’on ne connaît pas…
Puis au fur et à mesure de la soirée, les uns et les autres au gré de leurs moments d’aisance, reviendront triomphant, apportant des précisions quant au nombre de boules. Et personne n’aura écouté Brahms. J’arrêterai d’y penser en me disant que les gens sont aussi prévisibles qu’une danse hongroise. Pourtant je ne comprends rien aux gens, je ne sais jamais quand le rythme va changer dans les danses hongroises.
Il m’est plaisant de penser que chacun voit et entend le monde suivant sa propre partition, avec en guise de narration quelques images et quelques sons. Les chiffres sont des animaux, les nombres sont des troupeaux. Les lettres sont les lettres. Les mots sont les mots et tous les maux qui vont avec aussi. A mes yeux, tout cela ne me rend pas très respectable. L’impression d’avoir été condamné à ne jamais être adulte, à se dire à longueur de journée que l’on doit être fou.
Encore un qui n’a pas compté neuf boules. Évidemment qu’il n’y en a pas neuf. Elles sont sûrement vendues dans des emballages en contenant cinq, six ou dix selon les fabricants, on peut être sûr que personne ne s’amuse à les toucher, surtout après qu’elles ont été mises en place dans l’urinoir. Il devait y avoir, avant, des commerciaux aussi pour les boules de naphtaline. Coup double dans les auberges, il en fallait pour les toilettes et pour les draps. Quelle cuisine de bistrot parisien n’est pas visitée par des hordes de cafards ? Peut-être que sa grand-mère tenait une auberge et qu’elle faisait les confitures pour les petits déjeuners des clients, qui sait ?
Il n’y a peut-être pas neuf boules de naphtaline, mais il y eut assurément à un moment neuf boules de naphtaline. Moi qui m’étais promis d’éviter le passé simple.
La brêche
Chapitre 1 : Cinq heures. Maya.
Largentière, dimanche 2 mai 2027
Les draps portent encore l’odeur de cet ultime froissement. Ma peau s’y colle, poisseuse. Je sens sur mon front la goutte de sueur que l’orgasme a laissée ; elle descend lentement le long de ma tempe.
Je te regarde sombrer dans ce sommeil de l’après, ce luxe de l’oubli que je n’ai plus.
Ta présence endormie m’apaise. J’aimerais me lover dans tes bras, oublier demain, et les jours d’après. Pourtant dans quelques heures tout recommencera à m’échapper. Peut-être.
À cinq heures je te réveillerai. Non pour assouvir une indicible envie, mais pour te protéger : t’exfiltrer de ma chambre une dernière fois.
Après ton départ, j’irai dans la salle de bain. Je ferai couler l’eau, de plus en plus chaude, jusqu’à ce que la vapeur envahisse la pièce. Je veux que le miroir cesse de me renvoyer ce visage-là.
Là, seule et invisible, je pleurerai enfin.
Pas seulement toi. Pas seulement nous. Enfin.
Il y a dans cette agitation quelque chose d’indécent. Comme si tout se décidait dans la couleur d’un mot ou la forme d’une robe.
Les trois tenues que Suzanne a choisies pour cette dernière journée de campagne sont soigneusement pendues. Mais que j’enfile ce jean élimé, la robe ou cet horrible tailleur ne changera rien au choix qui se fera aujourd’hui.
Tout comme je ne comprends pas pourquoi il me faudrait deux discours préparés à l’avance. Ni pourquoi Jack et Samira s’échinent à me proposer des brouillons que je ne lis même pas.
Il n’y a qu’un seul discours. Une seule vérité à endosser.
Du moins, c’est ce que je me répète.
J’avais écrit Mes chers compatriotes en haut de la page. Je l’ai rayé d’un trait sec. J’ai attendu que quelque chose vienne, en observant ta peau.
Un SMS de Jack est arrivé. Il commençait par en cas de défaite. J’ai souri avant de me rendre compte que je levais les yeux au ciel.
J’ai repris le fil de ce discours.
◊
« J’ai vu dans vos visages autre chose qu’une colère : une immense envie d’air, de respect, de cohérence. C’est à cette France-là que je pense. »
◊
Je pose mon stylo. Je prends la feuille en photo et l’envoie à Jack et Samira.
Machinalement, je parcours sur mon téléphone les vidéos qui ont tout déclenché. Celles de l'époque où je conduisais des inconnus aux quatre coins de Paris.
Tu apparais dans plusieurs d’entre elles. Un reflet. Une silhouette dans le rétroviseur.
Nous nous sommes rencontrés sur une appli de VTC, alors que tu devais te rendre à l’Assemblée. Je m’étais amusée de voir ton indemnité nourrir Uber. Je m’étais régalée de ton regard gêné.
Mais ce soir, c’est une autre vidéo qui tourne en boucle dans ma tête. Celle de vendredi. Celle que j’ai postée avant le début de la réserve électorale.
Celle où j'ai arrêté de me taire.
Face caméra, j'ai tout dit. Les attaques sur ma vie privée. Les insultes qui pleuvent depuis des mois.
Un éditorialiste d’une chaîne d’info a pu brandir tranquillement une image inventée par un algorithme pour mieux me traiter de salope. Une adversaire du premier tour s’est égarée dans une matinale à me dépeindre en lesbienne croqueuse d'hommes.
J’ai cessé de me taire parce qu’il y a un moment où se taire devient une autre forme de mensonge.
J'ai pensé à Françoise, si loin. J'ai pensé à toi.
Dans cette vidéo, je ne les ai pas nommés, mais j'ai désigné le duo Chastenay-Dervaux et leur hypocrisie bien rangée. J'ai jeté mon secret dans l'arène pour ne plus qu'il soit une arme entre leurs mains, quoi qu’il advienne. Et peut-être aussi pour qu’on n’ait plus à le porter seuls.